Peux-tu te présenter brièvement et nous parler de ce projet ?
Je m’appelle Sébastien Lorsbach, j’ai 31 ans. Mon quotidien se joue entre la photographie et la réalisation, principalement dans l’univers de la course à pied. Mon histoire avec le Kenya a débuté en février 2022. Ce fut un coup de foudre immédiat : j’y suis retourné chaque année, parfois deux fois par an.
Quand l’idée de ce film a germé, les choses se sont faites naturellement. J’en étais à mon sixième voyage à Iten ; je connaissais les visages, les pistes et les recoins de la ville. Je suis parti sans trop de préparation, avec la volonté de laisser le hasard guider ma semaine de tournage.
C’est au détour de ces balades et de rencontres avec plusieurs athlètes que j’ai fait le choix de suivre Agnès Jebet. Le destin a fait le reste : un an plus tard, quand je suis revenu à Iten pour boucler le film, Agnès était devenue championne du monde de cross-country sur 10 km. Ce projet est devenu le témoin privilégié de son ascension, capturé entièrement à la Super 8.
À une époque où le numérique offre une souplesse quasi infinie, pourquoi ce choix ? Est-ce une question d’esthétique, de nostalgie ou de contrainte ?
C’est avant tout une quête de lenteur et de proximité. Dans mon métier, on nous demande une vitesse d’exécution toujours plus folle dictée par les réseaux sociaux. Le numérique est une bénédiction, mais il peut être épuisant.
Choisir la Super 8, c’était une manière de « souffler » et de revenir à un processus créatif primaire. C’est un support organique. Bien sûr, l’esthétique intemporelle du grain m’attirait, mais c’est surtout l’expérimentation du temps long qui m’excitait : sortir du flux d’images infini pour ne garder que l’essentiel.
Le Super 8 impose une économie de tournage (3min20 par bobine). Comment cette limite influence-t-elle ton regard ?
C’est un exercice mental incroyable. En numérique, on a tendance à « arroser » la scène en se disant qu’on fera le tri au montage. En Super 8, chaque seconde a un prix, littéralement.
Je n’ai jamais autant réfléchi à mes compositions qu’au Kenya l’an dernier. Avant de presser le déclencheur, je me demande : « Est-ce que cet instant mérite d’exister pour toujours ? ». Une fois que le mécanisme se lance, il n’y a pas de retour en arrière, pas de bouton « supprimer ». Cette contrainte apporte une gravité et une poésie au tournage : on n’enregistre plus du contenu, on immortalise un souvenir unique.
Grain, rayures, sautes d’image… Comment intègres-tu ces « accidents » dans ta narration ?
Ces « accidents », c’est l’âme du film. Au début, j’ai eu une frayeur totale : deux bobines étaient capricieuses.
Sur le moment, à 5000 km de chez moi, c’est la panique, on se dit que tout est bon pour la poubelle.
Mais avec le recul, ces défauts deviennent des alliés narratifs. Ces sautes d’images apportent une texture expérimentale qui colle parfaitement à l’aspect brut et parfois mystique de la course à pied sur les sentiers kényans.
La leçon que j’en tire ? Tant que la bobine tourne, il y a de l’espoir. Ces imperfections racontent une vérité que la perfection lisse du numérique ne pourra jamais atteindre.
Un conseil pour ceux qui hésitent encore à franchir le pas de l’argentique ?
N’ayez pas peur de la technique, voyez-le comme un outil de caractère. Au-delà du rendu visuel, c’est une école de la patience et de la rigueur qui change radicalement votre manière de travailler, même quand vous reprenez votre boîtier numérique.
Un conseil crucial : entourez-vous. Avant mon départ, j’ai reçu des conseils précieux des équipes de Back To Super8. Sans cet enseignement technique, j’aurais été bien démuni face aux imprévus du terrain. C’est une chance d’avoir encore des passionnés qui accompagnent ces projets artisanaux. Merci d’exister, BTS8 !
